Discrètement, Raphael Haroche est entré dans la cour des grands. Alors que sa voix ambiguë et sa beauté androgyne agaçaient encore il y a quelque temps, cet enfant gâté du rock est soudain devenu l'un des fers de lance de la nouvelle chanson française. Son fait d'armes ? Caravane, un album romantique et optimiste aux refrains obsédants, vendu à 680 000 exemplaires. Moins métaphorique et plus sensible que les deux précédents, cet opus relayé par les trentenaires et les bobos a rattrapé un public plus jeune : les étudiants et les adolescents. Et si ces derniers écoutent en boucle sur leur iPod Ne partons pas fâchés, Et dans 150 ans ou Schengen, c'est qu'ils trouvent dans les textes de ce garçon de 29 ans des sujets qui leur parlent : amours contrariées, envies d'évasion, amitié. Dans ce que l'intéressé décrit comme «un hommage à la vie», on trouve de la tendresse, de l'espoir, de la rage, du désir et de la sensualité. Avec lui, son public emprunte le chemin ba(na)lisé qui mène de l'enfance à l'âge adulte. Certains avouent ressentir des frissons en écoutant ses chansons, d'autres vibrent pour cette voix qui «prend aux tripes».
Dès son premier disque, Hôtel de l'univers, en 2000, Raphael impose son style. Le deuxième album qu'il sort trois ans après, la Réalité, est un succès : porté par un tube, Sur la route, en duo avec Jean-Louis Aubert, il est consacré disque d'or. Comme si cette association avait été essentielle pour lui valoir une légitimité auprès du public et du métier, il s'offre des collaborations de rêve pour interpréter les morceaux qu'il a composés. Sur Caravane, on retrouve Richard Kolinka, batteur du groupe Téléphone, Simon Edwards, bassiste du groupe Talk Talk, Albin de la Simone, Mike Garson, pianiste de David Bowie, et surtout le guitariste fétiche de ce dernier, Carlos Alomar, qui a également travaillé avec Iggy Pop et John Lennon. Autant de noms qui faisaient rêver le jeune Parisien sur les bancs d'Henri IV. Aujourd'hui, ce fils d'avocats nourri de Rimbaud et Kerouac vit pleinement de sa musique. Ses contradictions fascinent : mi-ange mi-voyou, son coeur balance entre une classique variété française et une pop anglaise plus rebelle. En juillet 2002, il assure la première partie de son idole, David Bowie, et trois ans après, participe au concert de soutien à Florence Aubenas. Une nuit, il saccage une chambre d'hôtel à Rennes mais vous reçoit au Royal Monceau doux comme un agneau. Les filles et les garçons se pavanent devant lui mais il reste amoureux fou de sa dulcinée, l'actrice Mélanie Thierry, avec qui il danse dans le clip de Caravane. Sur la route depuis cinq jours, Raphael a entamé une tournée de cinq mois. Au programme : trois passages à l'Olympia et une escale au printemps au Zénith de Paris. La Caravane passe...
Un après-midi d'octobre, nous avons retrouvé Raphael près de chez lui, au bar de l'hôtel Royal Monceau, dans le VIIIe arrondissement de Paris. Les cheveux en bataille, une écharpe beige autour du cou et de grosses baskets grises aux pieds, le jeune homme est contrarié. Il a perdu son portable. Importuné par la fumée d'un cigare ou par d'incessants passages, il changera trois fois de place avant de nous emmener dans une pièce plus tranquille. Sourire charmeur et voix douce, il se confie.
Le Figaro Magazine - Avez-vous toujours voulu devenir chanteur ?
Raphael - Oui et non. J'en rêvais, mais ça me paraissait compliqué. En fait je voulais devenir soit tennisman, soit chanteur. Mais quand on est petit, la vie est tellement plus cool avec un walkman sur les oreilles ! A l'adolescence, je ne le quittais jamais : je m'endormais avec, et, au réveil, je rappuyais sur «play».
Depuis «Caravane», on frôle la «Raphaelmania». Etes-vous à l'aise avec vos groupies ?
Très à l'aise. Ce qui est désagréable, finalement, ce sont les gens qui ne vous connaissent pas. Vous savez, ceux qui vous ont vu à la télé mais ne savent plus si vous êtes acteur, écrivain ou chanteur.
Vous renvoyez l'image d'un garçon plutôt sage. Où puisez-vous l'inspiration pour écrire vos chansons ?
Quand j'écris, j'essaye de me plonger dans un univers, de mener une vie plus stimulante émotionnellement. Autrement dit, je passe mon temps dans les rayons de la Fnac, non pour me divertir mais à la recherche de disques, livres et films susceptibles de m'inspirer. Au fur et à mesure, des petites fenêtres s'ouvrent et je deviens plus sensible à ce que je ne vois pas d'habitude. Après, il y a quinze manières d'interpréter tout ça.
Vous êtes fan de Bowie, Iggy Pop, Téléphone... Quel regard portez-vous sur les chanteurs de votre génération ?
Je trouve Cali très félin. Sur scène, il est impressionnant. Côté textes, j'ai rarement vu un homme qui écrivait aussi bien que Daniel Darc, et, dans le dernier album de Miossec, il y a quelques chansons que je trouve aussi très bien. Finalement, les chanteurs qui me touchent musicalement sont tous des hommes qui ont un côté un peu brûlé.
Vous avez travaillé avec Jean-Louis Aubert. Que représente-t-il pour vous ?
C'est un ami. Un exemple, aussi. Un des hommes les plus attachants, intelligents et simples que je connaisse. Il a la même approche de la musique qu'un adolescent : il aime jouer, chanter, être dans les loges, dans les bus, faire des spectacles, écrire des chansons. Pour moi, Aubert incarne la liberté que les gens aiment et envient chez les artistes.
Quelles sont les musiques qui vous mettent en train ?
Cyndi Lauper me met de bonne humeur. Mais plus particulièrement, en ce moment, c'est Arcade Fire, très étrange, et Antony and the Johnsons que je vous recommande !
Votre premier clip, «Ô compagnons», a été réalisé par Jacques Audiard ; les deux suivants, «Caravane» et «Ne partons pas fâchés», par Olivier Dahan ; et vous avez écrit cette «Chanson pour Patrick Dewaere». Est-ce que le cinéma vous démange ?
Pour mes vidéos, c'est vrai que je préfère l'approche narrative des cinéastes à celle, plastique, des réalisateurs de clips. Mais le cinéma ne me démange pas, il m'intéresse. Eventuellement, jouer un petit rôle de pitre dans une comédie me dirait bien. Mais aller chercher des états émotionnels profonds pour le cinéma ne m'intéresserait pas.
Vous allez sillonner la France pendant plusieurs mois. N'avez-vous pas peur de vous lasser ?
Mon idéal de vie, c'est la tournée. Quand vous vendez des disques, vous êtes content parce que vous savez que cela vous permettra de monter sur scène. Quand, au début, on a du mal à faire venir quinze personnes, aligner autant de dates, c'est formidable !
Quelle couleur voulez-vous donner à votre tournée ?
Je voudrais que mes concerts soient mystérieux. En termes de son, nous avons travaillé sur quelque chose d'assez rock. Pour l'ambiance, beaucoup de gens talentueux ont apporté leur touche au spectacle. Moi, je me suis contenté de donner des idées. Des références cinématographiques notamment ; comme ce film de Tarkovski, le Miroir, dont j'avais aimé la lumière.
Vous souvenez-vous de votre premier concert ?
Le tout premier auquel j'ai assisté était un concert de David Bowie à La Courneuve. Je devais avoir 11 ans. J'étais fasciné de voir mon idole descendre du ciel au bout d'un câble devant 60 000 personnes. Ce chanteur a été une révélation pour moi ; il a totalement changé ma perception de la vie. Quand mon tour est venu de monter sur scène, j'étais guitariste dans un groupe de jazz (le percussionniste était un certain Benoît Magimel, NDLR). Notre premier concert a eu lieu dans une école et j'avais vraiment la pétoche !